Sabrine, « femme à 60% »

Sabrine en impose, impressionne, envoie du bois. Du haut de ses 21 ans, elle a un regard clairvoyant sur ce qui l’entoure et une maturité qui suscitent l’admiration. Elle a été stagiaire chez Puretrend quand j’y travaillais, et c’était notre lumière dans la rédaction. Dans son emploi du temps chargé en révisions puisqu’elle prépare un tour de France des concours pour continuer sa formation de journaliste, Sabrine a trouvé une petite fenêtre pour me parler confiance en soi, vision de la beauté et du parcours qui lui semble nécessaire pour devenir femme.

Beauté : ça veut dire quoi pour toi ?

Quand tu me dis beauté, je pense forcément à femme, et à maquillage, et à soin, mais, quand on prend le temps d’y réfléchir, c’est bien plus que ça. Avant d’être quelque chose qui se voit, c’est quelque chose qui se ressent. Récemment, je lisais un truc qui disait en gros que les gens te perçoivent comme toi tu te perçois. Donc si tu te sens belle, les gens te verront belle. Si tu es à l’aise avec ton corps, à l’aise avec ton sourire, à l’aise avec ton regard, tu dégageras automatiquement une sorte de magnétisme et tu captureras le regard des gens. Mais sinon pour moi, la beauté au quotidien… Ben déjà, plus je grandis et plus je me sens bien avec moi-même. Il y a eu une période où je n’aimais pas sourire parce que je n’aimais pas mes dents, je n’étais pas particulièrement à l’aise avec mon corps… Et plus j’ai grandi, plus j’ai appris à m’aimer, plus j’ai appris la beauté : j’ai commencé à me faire les sourcils, à me mettre du mascara et je me suis rendu compte que j’avais des qualités autre qu’humaines. Maintenant je me sens plutôt belle t’as vu (rires) !

On t’a transmis une vision de la beauté ?

Ouais. Ça c’est… Disons que c’est particulièrement un truc qu’on trouve chez les Arabes. C’est hyper triste mais… Ma mère, malgré le fait que les femmes arabes soient connues pour leur chair, ou leur gourmandise ou tout ce que tu veux, elle n’a jamais aimé les femmes en chair. Elle m’a toujours dit que j’étais grosse, que j’avais un peu trop de cul, que tel pantalon me faisait un gros cul… Je me suis un peu repliée sur moi-même, d’où le moment de ma vie où je n’avais pas particulièrement confiance en moi. Mon frère m’appelait la grosse, ma daronne n’était pas plus sympa que ça avec moi… Et un jour, elle m’a dit que j’avais un gros nez. Ma mère m’a dit que j’avais un gros nez ! Elle m’a dit : « Ton nez c’est une tente ». Donc j’ai clairement eu une vision de la beauté biaisée. D’autant plus que les Arabes sont particulièrement  – enfin étaient, plus maintenant – influencées par la beauté européenne : des traits fins, un nez fin, un petit visage… Je n’ai pas un nez épaté, mais je n’ai pas non plus les traits européens, quand tu me vois, tu ne te dis pas « elle est Polonaise », si ? Et pour ma mère, je n’avais pas l’impression d’être… Maintenant, son regard sur moi a changé, elle me dit que je suis belle, elle me fait des compliments en me regardant dans les yeux. Ça a trop changé, maintenant que j’y repense, c’est trop bizarre.

Un jour, dans l’ascenseur, mon père a vu la forme du tube dans la poche de mon jean. Il l’a sorti, et quand on est arrivés à la maison, il l’a jeté par la fenêtre.

À quel âge les produits de beauté sont entrés dans ta vie ?

Ils sont entrés dans ma vie d’une manière hyper compliquée. J’ai vécu chez mon père pendant quelques mois, et c’était une période de ma vie où j’avais des boutons. J’avais 13/14 ans. J’ai commencé à avoir des boutons sur le front et c’était… Crunch. Tu vois le crunch ? C’était du crunch. Donc j’ai commencé à m’acheter du fond de teint, chez Carrefour ou chez le pakpak du coin, et je le cachais dans ma poche. Un jour, dans l’ascenseur, mon père a vu la forme du tube dans la poche de mon jean. Il l’a sorti, et quand on est arrivés à la maison, il l’a jeté par la fenêtre. Il était persuadé que je faisais la pute parce que je mettais du maquillage, alors que ma seule envie était d’aller chez le dermatologue pour traiter ces boutons !

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Ton premier achat beauté ?

Le fond de teint et la terracotta du pakpak : tu la mets, t’es orange. J’ai remarqué que la plupart des filles commencent par le mascara, moi c’était la peau.

Ta routine soin ?

Ah ma routine soin… Merci Puretrend ! J’ai eu des produits, jamais de la vie je me les serais achetés ! Le masque à l’or Too Cool Fo School là… Tu le mets, t’es fraîche après ! Alors j’ai découvert un truc de ouf en promenant sur Youtube. Je suis tombée sur une youtoubeuse qui  parlait d’un savon magique à la papaye. Donc j’ai été l’acheter, dans une épicerie pakpak toujours. Je l’utilise depuis deux mois et je n’ai pas de boutons. Du coup le matin je me lave le visage avec ce savon, orange hyper chimique (rires). Après je mets un spray La Roche-Posay au zinc. Ensuite je mets de la crème Avène. C’est de la crème pour les points noirs et tout… Mais elle ne fait pas vraiment effet. Le soir, je me démaquille soit avec de l’huile de coco, soit avec de l’eau micellaire si j’ai les yeux faits, puis je me lave le visage avec mon savon orange dont je suis devenue une adepte. Il me donne une sensation de propre que je n’ai pas avec l’eau micellaire. Ensuite j’applique un mélange d’huile de carotte que j’ai ramené du Maroc, et d’huile de nigelle que j’ai achetée chez Aroma Zone. L’huile de nigelle c’est là base : j’avais plein de petits boutons ici avant (elle montre son menton) donc des cicatrices. Et depuis que je mets de l’huile de nigelle, toutes mes cicatrices de boutons sont parties. Parfois je fais des masques à l’argile verte, mais ça m’assèche la peau, donc j’ai l’impression que ce n’est pas très bon… J’ai un autre masque Clarins pour les imperfections, et parfois le fameux masque à l’or, quand j’ai envie de briller, quand j’ai un date où il faut être bien. Après je prends une story Instagram où je mets « masque en or pour meuf en or » (rires).

Ta routine maquillage ?

Je m’unifie la peau, je matifie, petite terracotta, petites taches de rousseur, petit fard à joue rosé, et le comble de ma mise en beauté : de l’highlighter sur le haut des pommettes.

Un produit qui ne te quitte jamais ?

De la poudre matifiante. Sinon de l’anti-cernes.

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Une mise en beauté qui te donne confiance en toi ?

Avant c’était les sourcils hyper marqués. Maintenant je les maquille beaucoup moins, je mets juste un mascara à sourcils Kiko. Sinon c’est la même chose que ma routine maquillage.

Cosmétiques : prison ou pouvoir ?

Je sais que pour certaines femmes, c’est super difficile de s’assumer sans maquillage. Par exemple, j’ai une copine qui se fait tout le temps les sourcils. Elle en a peu de base, et c’est la première chose qu’elle fait le matin. Je sais que pour elle, c’est hyper compliqué de sortir « sans ses sourcils ». Mais plus le temps passe, plus elle se libère de cette contrainte-là. Donc je ne dirais pas prison. Surtout maintenant : on voit tout le temps des campagnes de publicité qui nous poussent à nous assumer. Même si finalement les meufs sur les campagnes c’est des bebons, c’est pas des meufs comme moi, on a ce message-là. Mais ce n’est pas un pouvoir non plus. Le maquillage c’est un truc faux, ça améliore la réalité. Pour moi on devrait se sentir aussi bien quand on en porte que quand on n’en porte pas.

Quand tu me parles de femme, je me fais l’idée d’une personne accomplie, tant bien professionnellement qu’amoureusement.

Tu te sens femme ?

Non. Je ne me sens pas du tout femme. J’ai 21 ans et pour moi, la femme c’est un tout. Quand tu me parles de femme, je me fais l’idée d’une personne accomplie, tant bien professionnellement qu’amoureusement. Je ne le suis pas et je suis loin de l’être. Je suis en pleine construction personnelle et professionnelle… Si tu te sens femme à 20 ans c’est qu’il y a un problème, non ? J’ai l’impression qu’il me reste tant de choses à acquérir pour le devenir ! De la maturité, de l’expérience, des rencontres, des coups durs, des réussites…

On naît femme ou on le devient ?

Ah, cette fameuse citation de Simone de Beauvoir ! Simone, putain, qu’est-ce que j’en ai bouffé des livres de cette meuf ! Je n’aime pas forcément toutes ses idées mais… Physiologiquement, on naît femme, avec un sexe féminin. Mais si on suit cette logique de construction personnelle pour aboutir au statut de femme dont je te parlais précédemment, on ne naît pas femme. Je pense que Simone de Beauvoir, quand elle a dit cette phrase, elle voulait dire que de par notre sexe, on partage des points communs, des pensées communes. Mais le mental et la vision des choses, c’est quelque chose qui se gagne. Et qui se lègue aussi peut-être. Je pense que, comme le patrimoine culturel, la vision des choses et le féminisme c’est quelque chose qui se lègue de mère en fille. Donc si ta mère ne se sentait pas femme, avait un problème avec sa féminité, avec l’affirmation de soi, peut-être que tu auras plus de mal à l’acquérir aussi.

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Tu penses que tu aurais eu le même parcours si tu avais été un homme ?

Bah non. J’aspire au journalisme, et au journalisme féminin, donc non. Mon envie professionnelle, mes qualités personnelles, c’est le résultat de ce que j’ai vécu, de mon entourage, de ma famille. J’ai une tante qui est quasiment la seule de mes tantes à avoir fait des études. C’est elle qui m’a poussée à assumer ce que je voulais être professionnellement. Dans ma famille, on ne m’a jamais encouragée à être journaliste. On m’a toujours dit de faire des études qui t’assurent un métier derrière. Et le fait d’avoir vu ma tante, que j’adore, se battre pour devenir professeur des écoles, ça m’a grave donné envie. Je me suis dit « allez t’as qu’une vie, fais du journalisme, même si tu ne gagnes que 1400 euros par mois c’est pas grave, peut-être que tu deviendras bonne et que tu trouveras un mari riche ! » (rires).

Si tu avais pu choisir ton sexe, tu serais homme ou femme ?

Je pense que je suis bien comme je suis. Mais je vais revenir sur mes origines : les hommes sont grave avantagés ! Ils ont toujours la plus grosse part. Du gâteau, des lasagnes, de ce que tu veux. J’ai un frère, et chez moi, il a toujours été avantagé.

Qu’est-ce qui te manque aujourd’hui en tant que femme ?

Des années. Il me manque du temps. A 21 ans, je n’ai rien vécu ! J’ai eu des problèmes familiaux, mais c’est trois fois rien par rapport à ce que vivent les gens qui se font bombarder à la Ghouta orientale. Il me manque au moins dix ans de vie. De l’expérience dans plein de domaines. Là je pense être construite à 60%.

Qu’est-ce que tu aimerais voir changer en faveur des femmes ?

Je ne suis pas du tout féministe à la base. Mais justement, pas plus tard que tout à l’heure, j’ai vu une scène qui m’a trop choquée. Dans la rue, à côté de chez moi, j’ai croisé une femme voilée, avec des enfants. Et là je vois un mec, un Arabe, d’une quarantaine d’années, qui l’a regardée, mais avec un regard… tellement intrusif ! Même moi ça m’a gênée. Je me suis dit : cette dame, en s’habillant comme elle s’habille, avec son voile, au-delà de l’aspect religieux, son but est de passer inaperçue. Du moins que cet homme ne porte pas un regard sur son corps qui, finalement, est caché. J’avais trop la haine ! Jamais de la vie une femme ne regarderait un homme comme ça. Personnellement, je n’ai jamais subi de harcèlement. Donc le hashtag #metoo, je ne m’y reconnais pas. Alors que je sors le soir, que je rentre tard et que j’habite dans une cité. On ne m’a jamais suivie, je ne me suis jamais sentie en danger. Je me suis déjà fait toucher le cul, mais comme ça arrive à 95% des nanas. Donc ce que j’aimerais voir changer, c’est que les femmes se sentent aussi à l’aise en société que les hommes. Qu’elles soient voilées, non voilées, en minijupe, en minishort… Qu’elles puissent se poser à une terrasse de café sans qu’on leur casse les couilles. Qu’elles fassent ce qu’elles veulent. Rien d’exceptionnel.

©MLB

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